Lettre à M. le Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique

 NB: Cet article a été publié dans le journal "HuffingtonPost" le 26 Janvier 2015

A Monsieur le Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique,

A partir du moment où le premier gouvernement démocratique dans l’histoire de la Tunisie, après les événements du 14 janvier 2011, a été mis en place, tout le monde a  commencé à réclamer ses droits. Et comme je me disais toujours « il vaut mieux tard que jamais » et étant donné que la pensée suit toujours l’armée car si les entreprises étaient bien conçues, l’homme d’affaires en était convaincu, j’ai pensé à vous adresser cette lettre électronique, à l’ère du numérique afin de vous parler des  besoins des jeunes étudiants et des exigences du marché d’emploi appelé à recruter ces jeunes diplômés. Et je pense que vous avez une chance pour développer ce domaine qui en souffre depuis bon moment.

La Cité vertueuse, irréelle, idéale et hypothétique dont parlait Platon n’existait pas. Mais nous pouvons au moins se rapprocher à quelques pas du modèle de l’université vertueuse, à l’instar des pays développés et des grandes universités du monde entier,  jusqu’à ce que nous arrivions un jour à créer notre modèle universitaire. Rêver est un signe de développement et si notre Président de la république a pu réaliser son rêve à l’âge de 87 ans, nous sommes aussi capables de concrétiser un rêve universitaire qui devra faire partie de la politique de ce gouvernement.

Dans la discussion, la politique se mêle au social, à la société et à l’éducation. La politique et l’éducation vont d’ailleurs, de pair. Dans le roman « Le petit Chose » d’Alphonse Daudet, nous découvrons que la pensée donne l’existence. C’est quoi penser ? C’est construire l’homme, le citoyen, du haut de l’échafaudage, même si cela nécessite de tomber de haut, c’est croire en lui et le pousser à avancer. Et là se manifeste le rôle de l’université qui est l’expression de la nation.

Nous avons toujours répéter la même phrase «  Nous n’avons pas les moyens ». Mais est ce que vous pensez que les moyens présentent la solution pour former une génération de diplômés compétents qui répondent aux besoins du marché de l’emploi ? Bien sûr que l’université souffre de l’absence de certains moyens mais elle enregistre aussi, l’absence de la volonté de ces enseignants qui rejettent certaines nouvelles méthodes, à l’ère des TIC.

Pédagogie et compétence

Pour un enseignant, il faut se contenter de savoir enseigner et non pas de savoir car enseigner est un art. Montaigne disait «  Je n’enseigne pas, je raconte ». Il avait découvert déjà l’importance du storrytelling alors que nous venons ces dernières années de souligner l’importance de ce genre de communication.

Certains enseignants n’ont pas encore saisi que l’enseignement n’est pas un métier comme tous les autres. C’est une vocation  noble voire une mission prestigieuse, et soit on s’implique entièrement soit on abandonne complètement. Et du coup, ils pensent que l’obtention du doctorat leur permettent légitiment d’enseigner alors qu’ils ne sont pas doté de la pédagogie nécessaire pour le faire. Et bien que le ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique a ajouté à certains diplômes du mastère de recherche LMD deux modules : pédagogie de l’enseignement et pédagogique numérique, mais cela n’a abouti presque à aucun résultat et c’est parce que la plupart des enseignants qui ont été mis en place n’ont pas les compétences nécessaires notamment pour le module de la pédagogie numérique.

Actuellement en Tunisie, si certaines universités à l’instar de l’IHEC et l’ISG confirment les compétences de certains enseignants en matière d’usage du numérique, d’autres universités souffrent encore du recours aux méthodes classiques d’enseignement, là où l’enseignant dicte son cours et explique. Il s’agit bel et bien d’un travail à la chaine.

Il est temps de repenser les méthodes pédagogiques d’enseignement car l’université de jadis ne peut plus s’imposer auprès d’une génération accro au web 2.0. La réforme dans le domaine de l’enseignement supérieur ne se limite pas à changer les modules d’un tel diplôme ou d’ajouter un nouveau diplôme de mastère ou d’acquérir du nouveau matériel. Et n’oublions pas que  les étudiants pourront trouver les informations sur Internet et dans les ouvrages. Grâce aux tutoriels, aux bibliothèques virtuelles et aux documents PDF, l’accès à l‘information est devenu plus facile.

Si les étudiants n’accordent plus d’importance aux études comme auparavant, c’est qu’il y a une chose qui cloche au point que l’étudiant ne s’intéresse plus aux cours. Dans les pays développés, quand les étudiants s’absentent, l’enseignant se remet en question afin de chercher une raison qui justifie leur absence. Chez nous, l’absence d’un étudiant est un signe de paresse. Et si nous pensons réellement, à trouver un remède pour amener les étudiants paresseux à s’y mettre ?… C’est là que nous découvrions la différence entre un enseignant impliqué et un simple prestataire de service.

Dans une salle de cours, il y a toujours deux types d’apprenants : Ceux qui reçoivent et échangent avec vous et ceux qui se limitent à recevoir sans qu’il y ait une rétro réaction. L’enseignant impliqué est appelé à faire bouger toute la classe pour instaurer une ambiance d’interactivité. Et c’est cette interactivité qui motive l’étudiant et le rend intéressé car là où le cours suis un rythme monotone, l’étudiant se lasse et fait l’école buissonnière. Malheureusement, nos étudiants assistent au cours sans être motivés mais par obligation. La majorité cherche à avoir la moyenne et les start-up deviennent de plus en plus rares.

Donc je pense que le ministère de l’Enseignement Supérieur est appelé à former des enseignants interactifs, qui maitrisent les nouvelles pédagogies interactives. Et au moment où nous pensons à instaurer du nouveau matériel, il faut penser à démocratiser le numérique pour que toutes les universités tunisiennes y aient accès, que se soit au nord de la Tunisie ou au sud. Dans tous les cas, le partage équitable des ressources est un droit et non pas un choix. C’est ce qu’un proverbe tunisien disait « N’entrez pas au marché des péteux, sans séant ». Ainsi, il faut repenser les  partenariats avec les opérateurs téléphoniques et de connexion Internet en Tunisie, à l’ère de 3 G+ et 4 G+.  Ce genre de partenariat pourrait être une solution.

L’enseignement en ligne et les MOOC

L’enseignement numérique ne suffit pas pour développer l’université tunisienne. A l’ère des TIC, il démarre brutal de penser à l’enseignement en ligne, en cherchant à développer l’Université Virtuelle de Tunis car ce genre d’enseignement n’est non seulement une solution pour optimiser les ressources mais offre aux apprenants plus de chances pour avoir accès au cours à tout moment, étant donné qu’il ne dépend ni de l’horaire, ni du lieu. Il y a des gens qui  ne terminent pas leurs études car ils se trouvent obligés d’aller travailler, pour subvenir aux besoins de leur famille. Ainsi, l’université virtuelle présente une solution pour résoudre se problème de disponibilité, ce qui permettra d’augmenter le nombre des diplômés de l’université tunisienne et le taux de l’intellectualisme au sein de la société, augmentera systématiquement.

L’université virtuelle française représente d’ailleurs, un très bon exemple à y imiter et créer notre modèle d’une université virtuelle développée et qui suit les normes internationales de l’enseignement en ligne.  Nous avons déjà, notre université virtuelle en ligne mais il y a un très grand travail à faire.

De plus, à l’ère des certifications en informatique et en matière des langues, d’autres disciplines se sont ouvertes sur l’univers des certifications qui permettent aux apprenants de développer leurs compétences dans certains domaines. Et si « Orange Tunisie » a pensé un jour, en 2014,  à investir dans le  Massive Open Online Courses (MOOC), et ce en lançant le premier MOOC en Tunisie, c’est que cette entreprise internationale est prête à s’investir dans le domaine de la formation en ligne et du partage de savoirs et de connaissances. Pourquoi alors, ne pas chercher des partenaires de ce genre pour s’impliquer dans le e-leraning avec l’évolution du nombre de manifestations scientifiques qui traitent ce terme, dans notre pays? Le Ministère Français de l’enseignement supérieur a opté pour cette vision après avoir découvert son importance pour «  améliorer la réussite des étudiants par une pédagogie interactive, ouvrir l’accès au savoir à un large public et conforter le rayonnement culturel des établissements d’enseignement supérieur dans le monde, à commencer par les pays de la francophonie ». Expérience lancée en France en 2013, et après une année, elle a réussi à avoir sur 53 MOOCs développés par les universités et écoles qui sont suivis par plus de 400 000 étudiants, salariés, personnes désireuses d’approfondir leurs connaissances dans des domaines très variés : philosophie, histoire, géographie, santé, environnement, droit, management et entrepreneuriat, pédagogie du numérique.

L’apport du progrès scientifique

Le progrès scientifique est le facteur déterminant du développement du pays. Et la civilisation est le fruit de l’effort humain pour la conquête du monde grâce à certains critères : l’intelligence humaine et la compétence humaine. Une société est civilisée lorsqu’elle veille à instruire ses membres. C’est en s’instruisant qu’on sera capable de bâtir un avenir prestigieux.

Malheureusement, en Tunisie, le champ de la recherche scientifique est très restreint et seuls les enseignants qui possèdent les meilleurs titres/grades profitent des opportunités proposées par le ministère. Les jeunes docteurs ou doctorants ne trouvent aucun terrain favorable pour entamer des recherches dans leur domaine. Et d’ailleurs, si un doctorant  dans une université européenne reçoit un salaire en tant qu’employé et il est directement affecté à un laboratoire de recherche et suit des ateliers de méthodologie scientifique et d’encadrement, le jeune doctorant tunisien trouve des difficultés pour payer les frais d’un voyage afin de participer à un colloque scientifique à l’étranger et les revues scientifiques ne sont pas nombreuses dans  notre pays. Le jeune doctorant tunisien a de la chance s’il est doté d’un bon encadreur. Chez nous la recherche scientifique est pour les riches et les opportunités de bourse ne sont pas nombreuses notamment dans le domaine des sciences humaines et des sciences sociales.

Alors si nous appliquons un modèle doctorale à l’instar de celui du Canada, là où les doctorants sont appelés à assister à certaines séances de méthodologie ou si nous appliquons celui de la France, là où les doctorants sont appelés à publier au moins trois articles scientifiques pour soutenir leurs thèses, c’est ainsi que la culture de production scientifique se développera. Au même temps, chaque chercheur devrait être affecté à un laboratoire de recherche et devrait profiter d’une bourse de recherche, mis à part les remises sur les voyages d’études ou l’achat des ouvrages ou les dépenses scientifiques.

Le domaine de la recherche scientifique devrait être doté d’un budget respectueux pour que les chercheurs de ce pays trouvent un terrain propice de production, sinon çà va finir par la fuite des cerveaux. Au moins, actuellement, certains résistent encore à ces conditions lamentables.

Bref, si vous travaillerez Monsieur le Ministre de l’Enseignement Supérieur sur ces trois axes : pédagogie, enseignement en ligne et recherche scientifique, vous arriverez à bâtir l’université vertueuse dont tous rêvaient. Soyez ouvert aussi sur le secteur privé de l’enseignement supérieur car le partenariat privé /public pourrait aboutir à des grands projets, à l’ère de la privatisation du secteur.

Il est à noter que le dernier numéro du magazine « Academia » publié en 2014 par l’Université de la Mannouba met l’accent à travers les témoignages des Présidents des universités tunisiennes, sur les attentes quant aux universitaires. Le Président de l’Université de Carthage, M.Lassed Assmi souligne d’ailleurs que le développement de la qualité de l’enseignement nous permettra d’être bien classé à l’échelle internationale, sur le plan qualité. De son coté, M.Rekik Bouaziz, Président de l’Université de Sfax a appelé à réviser les programmes de formation et leurs pédagogies.

Nouha Belaid

 

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Publié par

Dr. Nouha Belaid

Docteur Sciences de l'Information et de la Communication Enseignante en journalisme et communication Éditrice de l'Observatoire Arabe du Journalisme (AJO) Formatrice et consultante intrenationale